Le père retrouvé

Le père retrouvé
Un vieil photo d'un père retrouvé avec un enfant dans l'uniforme. Un vieil photo d'un père retrouvé avec un enfant dans l'uniforme.

Le père retrouvé. Par Marie Desjardins

C’est un cri, celui d’un psychiatre, d’un homme, d’un écrivain. Qui était mon père? Une prière, sinon une supplication, intitule le récit : « Souviens-toi de moi dans les ténèbres… »

Thierry Gineste est né « le 23 janvier 1948 à cinq heures du soir à l’hôpital de Coëtquidan (Bretagne), par un temps de chien, ciel bas, pluie, givre et bourrasque », un temps à l’image de son enfance brisée par le départ de son père, militaire à la Légion étrangère. Le petit garçon ne l’aura perçu que deux années. Quelques clichés restent; Thierry Gineste s’y agrippe pour ne pas perdre pied : « Sur la photographie prise dans le jardin, il est heureux de me tenir dans ses bras, il est fier et ses yeux me dévorent avec une infinie tendresse. » Paul Gineste mourra en Indochine le 11 janvier 1952 « au milieu de la brousse, des canaux arachnoïdes du Mékong […] un lieu-dit oublié, un cul-de-sac de la mémoire de l’autre côté du monde ».

Pour Thierry, quatre ans, les dés sont jetés. Son père dont il n’a que quelques réminiscences ne reviendra plus. L’enfant vivra « sous le regard de sa photographie lisant dans la salle de séjour ». Un fantôme. Un étranger. La figure qui a creusé un trou dans sa vie. L’abîme est impossible à combler, car la mère, aux prises avec cette tragédie, « surnageait dans son chagrin grâce à l’abondante réserve de barbituriques ». La solution s’imposera d’elle-même, tandis que la veuve se rebâtit une existence échevelée : envoyer ses enfants en internat où, précise Thierry, ils pourriront. Et d’évoquer crûment l’un des bourreaux de ce parcours, l’instituteur de 8e qui «n’omit aucun caleçon dans lequel il plongeait adroitement et goulûment la main pour caresser un sexe ». 

Plus tard, alors qu’il aide sa mère devenue vieille à déménager, Gineste retrouve dans ses affaires une valise de bois contenant la correspondance de ses parents pendant 21 mois. C’est le point de départ d’une enquête que le fils mènera sur les traces de son père disparu et qui constitue le corps de ce récit. Paul Gineste se dessine peu à peu, éclairé par des lettres, un journal intime, quelques documents d’archives. L’auteur-fils rassemble chaque détail pour que, comme sous une flamme tremblotante, l’icône de cette minutieuse reconstitution finisse par se révéler. Il capte désespérément des fragments d’énergie, une sorte de souffle épargné du trépas et qui flotterait encore pour qui tente de le capter par une étrange opération alchimique. Le besoin de l’enfant devenu adulte est si puissant que le père se montre enfin, ectoplasme capté au peigne fin, piètre consolation du passage obligé pour en arriver peut-être à passer à un autre sujet.

Car il y a la mère. Le lien est forcément ambigu, tordu. Comment en serait-il autrement? Thierry a passé des jours, des semaines, des mois et des années en internat, attendant ses visites, pleurant ses départs, recommençant d’attendre, deux fois abandonné, impuissant – massacre d’enfance. Devenu médecin, psychiatre, historien de la psychiatrie et notamment spécialiste de l’histoire de Victor de l’Aveyron (l’enfant sauvage que Truffaut aura fait connaître en images en 1970), Thierry Gineste refuse de connaître le sort de cet être abandonné dans une forêt qui lui évoque tant de choses de son parcours intérieur; il ne sera ni sauvage, ni fou, mais bien au contraire à froid devant soi-même. 

À la différence de nombreux scientifiques ou techniciens de la psyché brandissant pléthore de théories, Gineste est implacable. « …L’idée même de résilience est une honte, écrit-il, invocation des incapables qui n’osent regarder de face les outrages faits à l’enfance, outrages décrétés par eux forces de vie féconde et salvatrice, ni d’en reconnaître le carnage inguérissable… »

Ce sont de telles phrases, multipliées dans ce récit, qui en font l’intérêt. En effet, une histoire de vie en vaut une autre, les tragédies se produisent dans tous les parcours, à quoi bon raconter le sien? Cela en vaut le coup lorsque ces narrations personnelles sont ponctuées de ces considérations qui les dépassent, atteignant du coup la sensibilité de lecteurs qui ne demandent qu’à comprendre, à être confortés, à ne pas se sentir seuls lorsque, par exemple, ils ne cessent d’entendre que le bonheur est un choix, qu’il y a toujours le choix, que l’on peut transformer toute souffrance en joie, béate s’il le faut.

Foutaise – et c’est le psychiatre Gineste qui l’affirme, quel soulagement. Ce récit autographique et biographique (fils et père se confondent comme en superposition), l’un dans la lumière éclatante du combat, l’autre dans l’obscurité de la descente aux enfers, peut également se lire comme un essai critique de l’être humain dans la société actuelle particulièrement bien servi par l’écriture même de l’auteur. Gineste a une façon de dire très nourrissante car heureusement épargnée du vernis euphémistique wokiste – autant dire épargnée de tout ce formatage normatif qui donne la nausée par sa volonté d’occulter la ré-a-li-té à l’instar de potions vaccinatoires prétendant faire la peau à des virus qui se rient des pauvres efforts humains à fuir ce qui est.

Gineste ne carbure pas à ce gazole. Sa langue est clinique, même à l’évocation d’un souvenir plus doux : « … elle avait déniché, sur les berges de la Marne, une plage environnée de verdure ». Ainsi, un rayon furtif sur l’enfance noire, mais sur ce pan de soleil, aussitôt Gineste ramène la réalité : « …certainement noyée aujourd’hui dans les horreurs architecturales d’une urbanisation obscène ». La qualité d’un tel récit réside dans ces vérités qui, selon le joug des puissantes instances narratives, sont de moins en moins bonnes à dire, quitte à suffoquer dans le mensonge. Gineste ne tient aucun compte des « cercles parisiens donneurs de leçons » et focalise, à vif, sur « les horreurs de [s]a vie d’enfant oublié dans un pensionnat ». Sa douleur, en ce sens, est féconde car elle l’oblige à se prendre comme matière pour tirer les conclusions des conséquences. Il est son propre cas.

C’est lui qu’il traque, alors qu’il traque son père, se substituant à son cœur et à ses pensées au moment où il scrute les lettres que Paul Gineste envoyait à son propre père : « Maintenant me voici en première ligne depuis quarante-huit heures. […] Simples patrouilles de nuit. Le plus gênant dans l’affaire ce sont les champs de mine allemands, mais avec un peu de flair et beaucoup de chance tout se passera pour le mieux. » Thierry Gineste connaît le fin mot de l’histoire de ce père pourtant inconnu. Cependant, il s’acharne, comme si son questionnement pouvait changer le cours de la fatalité. « Se doute-t-il que sept ans plus tard, à six mille kilomètres des côtes atlantiques françaises, une mine antipersonnel explosera sous ses pieds à six heures du soir? »

Le soir où tout s’est joué. La mine, même à six mille kilomètres, a pulvérisé la famille entière. Le petit ne connaîtra pas son père, mais l’exil dans des institutions et les retours sporadiques auprès d’une mère définitivement atteinte. Retrouver le père deviendra une obsession et les études éventuelles de médecine la seule panacée pour supporter l’absence. Pourtant le mal continue d’opérer alors que la mère se défait de tout ce qui a appartenu à son mari – des années de vie dans des sacs poubelle, sauf ses propres lettres. « Elle avait dévasté mon cœur et mutilé ma mémoire en étouffant pour l’éternité la voix de mon père et l’écho de son cœur », écrit Gineste.

Certes, mais la mère avait dévasté bien avant, imposant à ses enfants qui ne lui en voulaient pas, son monde de vie dissolu, construit sur un naufrage, alors qu’elle accueillait sa progéniture dans son univers, petite société de folles, de lesbiennes, de criardes, d’écorchées crachant leurs velléités et leurs frustrations – le spectacle était si glauque que Thierry se mit à subir d’intenses crises de migraine jusqu’à en devenir momentanément aveugle. Déni. Jusqu’à la bouée : l’étude approfondie sinon obsessionnelle de l’enfant sauvage des forêts de l’Aveyron, une sorte de jumeau, victime, comme lui, de l’«excision de l’âme ». 

« Les impliqués Éditeur nous donne la chance de lire Souviens-toi de moi dans les ténèbres, alors saisissons-là ! » écrit fort justement Margaux Catalayoud, dans Actuallité, et cela en dépit d’une édition assez négligée, hélas, ce qui est souvent le cas des éditeurs qui publient ceux qui, sans eux, n’y arriveraient pas… Dans le cas de Thierry Gineste, dont le récit de l’enfant sauvage paru chez Albin Michel a été plusieurs fois réédité, il faut le déplorer. Du reste, il s’agit sans doute de se réjouir que son récit ait le mérite d’exister. Souviens-toi de moi dans les ténèbres aura sa vie.

Thierry Gineste, Souviens-toi de moi dans les ténèbres, Les impliqués Éditeur, 2023, 221 pages.

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Mains LibresPoésie Trois-Rivière

Auteur de romans, d’essais et de biographies, Marie Desjardins, née à Montréal, vient de faire paraître AMBASSADOR HOTEL, aux éditions du CRAM. Elle a enseigné la littérature à l’Université McGill et publié de nombreux portraits dans des magazines.