Une horloge avec des chiffres romains sur fond noir.

REVIVISCENCE  (Écrits de jeunesse revisités.) (Texte no. 3). 

REVIVISCENCE  (Écrits de jeunesse revisités.) (Texte no. 3).  Par Robert Clavet 
BIENTÔT MINUIT 

(Nouvelle) 

(1981)

Jean Chapais avait 20 ans en ce printemps de 1968. Accoudé sur son petit bureau, le front entre les paumes, il était comme engourdi par la mélopée d’une interminable pluie. Il humait presque voluptueusement l’air frais que laissait passer la fenêtre de sa chambre. Il se redressa et écrivit : « Chers amis! Merci d’être venu si nombreux. Votre présence témoigne de votre engagement sincère… » Mais aussitôt, un douloureux sentiment de solitude lui noua l’estomac. Il saisit une autre feuille et griffonna : « Pardonnez-moi vous tous que je trahis : mon père, ma mère et tous les autres aux bienveillants conseils à l’odeur de mort. » Il laissa tomber son crayon et regarda ses mains comme si elles lui étaient étrangères. La sonnerie du téléphone le tira de sa torpeur. Il s’empressa d’aller décrocher. 

– Allo ! 

– C’est Max. 

– Salut, fit Jean plutôt sèchement. 

– Ça va pour la semaine prochaine ? Tu vas être prêt ? 

– Ouais, répondit Chapais, un peu agacé. 

– On se rappelle. Salut ! 

– Salut ! 

Un peu malgré lui, le jeune homme avait été choisi pour être l’orateur d’une manifestation dont Max était l’instigateur. Toujours de noir vêtu, barbu et hirsute, ce dernier portait de petites lunettes rondes qui rapetissaient encore davantage ses petits yeux noirs et vitreux. Faisant partie de ces intellectuels qui voyaient dans le marxisme la promesse de « lendemains qui chantent », il exerçait une sorte de fascination sur tous ceux qui l’approchaient. Jean avait été étonné d’être choisi comme animateur, car il avait toujours eu l’impression que le gars en noir le regardait avec un certain mépris. 

De retour dans sa chambre, un rêve d’enfance lui vint inopinément à la mémoire : dans un état euphorique, il se voyait faire d’énormes bonds en criant « regardez, je puis voler, je puis voler », mais personne ne l’écoutait. Confusément, il éprouvait un mélange d’impuissance et de colère. « J’ai donné ma parole », se dit-il en serrant les dents. Cette fameuse réunion était prévue depuis deux mois déjà, mais jusqu’à ce jour le jeune homme avait fait comme si elle n’allait jamais avoir lieu. « Une marche de protestation contre l’injustice dans le monde : quelle farce ! », se répéta-t-il pour la énième fois. Il se remit néanmoins au travail. « Voyons voir, pensa-t-il, il y aura des étudiants qui protesteront contre la société de consommation, des activistes marxisants autant fédéralistes qu’indépendantistes, quelques représentants de la presse et des badauds. En fait, ce n’est pas tellement le fond qui compte, mais la forme, la manière engageante de présenter les idées… » Il biffa les quelques lignes déjà écrites. 

La semaine suivante, vers trois heures, Jean Chapais se rendit comme convenu au bureau des étudiants du Centre des Études universitaires. Il relut nerveusement son allocution en portant une attention particulière aux intonations. De temps en temps, il jetait un œil inquiet à la porte d’entrée. Max s’y présenta le premier, suivi de Lionel, son bras droit, accompagné d’un petit groupe. Le premier salua Chapais d’un geste vague et le second fit une sorte de salut militaire caricatural. Chapais eut un mauvais pressentiment. Sans tarder, tout ce beau monde s’engagea dans un long corridor jusqu’à une porte donnant sur l’extérieur. Aussitôt ouverte, un bruit de foule glaça le sang de l’orateur. Un individu entra aussitôt et cria : « On part ça dans deux minutes ». Accompagné de Max et de Lionel, Jean enjamba une estrade de fortune jusqu’à un petit lutrin accouplé à un micro sur pied. Tout en cherchant à retenir ses feuilles fouettées par le vent, il déclama : « Camarade ! » Ce seul mot suffit à provoquer des applaudissements. « Votre présence en ce jour me prouve –nous prouve !– que l’espoir en un monde plus humain n’est pas une utopie. » La foule jubilait. Emporté par l’enthousiasme, Chapais défia Max du regard et laissa aller ses feuilles au vent. Il se mit à improviser en scandant les phrases avec le poing de la main droite. « L’heure a sonné pour qu’advienne une prise de conscience mondiale. L’heure pour une plus grande justice a sonné. C’est ce que nous allons dire au monde en allant marcher dans les rues. » Sans le vouloir, Jean donna un violent coup de poing sur son lutrin qui, dans l’hilarité générale, dégringola en bas de la scène. Pour se donner une contenance, il poursuivit d’un ton grave et emphatique : « Marchons pour la cause de la justice, et malheur aux exploiteurs de la classe laborieuse. » 

Entretemps, plusieurs voitures de police s’étaient positionnées ici et là aux alentours. Un bruit de sirène se fit entendre. La forte rumeur de la foule se transforma en une sorte de bourdonnement. Ancien chef scout, Lionel prit l’initiative d’entonner un chant révolutionnaire qu’il avait composé en parodiant une chanson populaire. Il en avait fait distribuer les paroles à la foule, qui s’exécuta tant bien que mal. Tout en chantant, il saisit les poignets de Jean et leva ses bras en forme de « V ». Quelques échauffourées avaient éclaté ici et là. Maxime saisit le micro et, en rappelant quelques consignes, invita les participants à débuter immédiatement la marche. C’en était fini du discours. En le tenant par un bras, Lionel aida Chapais à descendre de l’estrade et l’entraîna dans la foule. Celui-ci prit comme jamais conscience de n’avoir été qu’un pion. À sa stupéfaction, il vit, de l’autre côté de la rue, la vitre d’une voiture de police éclater en mille miettes. Le défilé avait de plus en plus les allures d’une véritable cohue. Un peu partout, pancartes à l’appui, des gens criaient des slogans provocateurs. Les hurlements de sirènes se multipliaient. Jean décida de s’en retourner chez lui. Alors qu’il s’efforçait de s’extirper de la marée humaine, une main ferme le retint brièvement par l’épaule : c’était Max, qui lui dit : « N’oublie pas, on compte sur toi à minuit ». 

De retour chez lui, Chapais pensa au temps de sa jeunesse. « Que suis-je devenu ? se demanda-t-il. J’avais le cœur tellement rempli d’espoir. J’avais si soif de vivre. ». Il savait maintenant qu’il ne pouvait pas faire confiance à Max. Et ce qui venait de se passer n’était probablement rien en comparaison de l’acte d’éclat prévu pour minuit, et dont il ignorait les tenants et les aboutissants. Honteux, il pensa : « Pourquoi me suis-je jeté dans cet enfer ? Je ne luis dois rien à Max. Qu’il aille au diable ! Après tout, je suis libre et je vais en profiter. » Comme pour contrer la peur que lui inspirait l’homme aux petites lunettes rondes, un rictus se dessina sur son visage. Puis, au bord des larmes, une sorte de serrement à la fois puissant et calme envahit ses entrailles. En respirant profondément, avec le sentiment de retrouver sa vie, il sortit le brouillon d’un ouvrage qu’il était maintenant résolu à terminer. Il ignorait encore qu’il allait en venir à joindre sa voix à celles des défenseurs de la liberté et des droits. 

Robert Clavet

Poésie Trois-RivièreJGA