REVIVISCENCE (Écrits de jeunesse revisités.) (Texte no. 4)

Une image d'un cœur avec des flammes dessus, symbolisant la REVIVISCENCE. Une image d'un cœur avec des flammes dessus, symbolisant la REVIVISCENCE.
REVIVISCENCE (Écrits de jeunesse revisités.) (Texte no. 4).  Par Robert Clavet
À PROPOS DE L’AMOUR

J’en suis venu à penser que le sens de la vie humaine consiste à apprendre à aimer et que pour y arriver il faut d’abord se libérer des peurs qui font obstacle à l’amour. La peur peut par exemple être à l’origine d’une trop grande méfiance, de systèmes de défense exagérés ou d’une agressivité néfaste. Du simple appétit, en passant par le désir, la passion, l’amitié, la tendresse, le dévouement jusqu’au don inconditionnel, l’amour procède d’une même énergie. Cependant, l’amour passionnel peut être un tremplin ou un obstacle. Généralement temporaire et souvent de courte durée, il provoque une chimie causant une frénésie qui freine le jugement et contribue à magnifier la réalité. Contrairement à l’amour fusionnel, qui résulte d’une symbiose s’accomplissant au fil du temps, il implique une projection fantasmée de la personne aimée qui s’accompagne de souffrances parfois intenses. Il peut permettre de rompre avec un quotidien routinier et réveiller une intensité intérieure insoupçonnée, mais il s’avère destructeur dans la mesure où son moteur est un manque affectif associé au narcissisme et à l’égocentrisme. D’abord perçu comme la promesse d’un grand bonheur, le partenaire idéalisé peut devenir la cause de maux apparemment insurmontables associés par exemple à la peur de le perdre, à la jalousie et à un inapaisable désir. Conduisant souvent à l’isolement, la passion peut mener à une perte de contrôle, à de l’impulsivité et à des prises de décision insensées. Enfin, lorsqu’il devient évident que la réalité ne correspond pas à la puissante illusion induite par l’amour passionnel, une grande déception, aussi très souffrante, peut venir s’ajouter à une situation déjà confuse et douloureuse. Toutefois, si les deux partenaires acceptent les défauts et les qualités de l’autre et se donnent une existence en dehors de leur relation de couple, la nature de leur rapport peut évoluer. En effet, la passion peut laisser place à l’attachement, à la complicité et à l’amitié, c’est-à-dire à un sentiment moins intense, mais durable.

L’amour passionnel et parfois la simple attirance sexuelle peuvent être gorgés de peurs, et ce n’est que lorsque ceux-ci se sont dissipés que ces sentiments peuvent vraiment unir deux êtres. Par exemple, un partenaire vivant une relation nouvelle peut avoir peur de ne pas assez aimer l’autre et se sentir coupable, ce qui peut renforcer une perception négative de soi-même et bloquer l’avènement éventuel de l’amour. Même dans un cas où il n’y a pas le grand amour, il y a toujours possibilité que l’amour naisse. La peur peut faire en sorte que l’autre soit vu à travers une projection inconsciente d’aspects de soi-même que l’on condamne. Pour entrer en union, il faut apprendre à se regarder soi-même avec lucidité et s’accepter, c’est-à-dire, dans la perspective d’un cheminement, apprendre à aimer même ce qui semble obscur en nous, ce que Jung appelle notre ombre. Les expériences passées qui ont été souffrantes peuvent certes renforcer les peurs. Mais si nous ne voulons pas que celles-ci nous empêchent de vivre ce que nous avons à vivre, il faut d’abord surmonter la peur de nous-mêmes, d’autant plus que le fait de craindre renforce la possibilité que survienne ce que l’on appréhende. Il faut par exemple affronter la peur de perdre l’autre et d’ouvrir une blessure ancienne, et accepter cette éventualité en se disant que même cela ne serait pas en vain. La mesure de tout amour est au départ la présence ou l’absence de la peur que l’on a de soi-même. Deux êtres attirés l’un par l’autre ne sont généralement pas rendus à la même place : chacun a son propre voyage à faire, mais les deux ont en commun d’avoir besoin de l’autre. Même sans savoir où cette relation peut mener ni le prix à payer pour la vivre, il est plus que probable que cette attirance ait un sens. « Je veux goûter au vin de ta coupe et m’en enivrer, pensent les amants, je veux partager de bons moments avec toi. Je consens à accueillir tes débordements et à respecter tes limites. En tout cas, je veux essayer. » Vaincre la peur d’aimer suppose de faire confiance en la vie malgré nos défauts et même nos qualités étant entendu que celles-ci ne sont pas nécessairement les mêmes que celles de l’autre.

En cheminement vers l’amour inconditionnel, les êtres humains sont conviés par la vie à réaliser d’abord ces trois formes d’amour : l’amour physique, l’amour romantique et l’amour-tendresse. Le sentier sera plus ou moins rocailleux dépendamment de l’héritage de chacun : il y a bien sûr le bagage génétique et l’histoire personnelle, mais, en considérant les différences précoces entre des enfants d’une même famille, qui sait s’il n’y a pas un autre héritage d’ordre cosmique dont la science ignore les arcanes. Quoi qu’il en soit, l’expérience sexuelle est une étape nécessaire pour arriver à l’amour-tendresse sans possessivité. C’est une grave erreur de surestimer l’état de sa réalisation intérieure et de sauter des étapes. Contre toute attente, la vie peut faire connaître une grande passion et les brulures de la jalousie à une personne qui s’était imaginée être au-dessus de tout cela. Il y a d’incontournables résidus instinctifs très puissants en nous, mais on peut arriver à les intégrer en choisissant de vivre ce que l’on a à vivre. Nous avons besoin de la terre, de l’eau, de l’air et du soleil, et notre corps a besoin d’être touché, caressé et embrassé. La bonne nouvelle est que le fait d’avoir vécu l’amour possessif favorise l’atteinte de l’amour non possessif. Les échecs peuvent contribuer à nous transformer. Ce qui apparaît parfois comme un désastre peut s’avérer être une étape sur le chemin de la réalisation de soi. Souvent, malgré nous, la vie nous incite à nous assumer. Elle nous invite à nous pardonner, à nous aimer tel que nous sommes, à mieux habiter notre corps afin de recevoir des énergies nouvelles. Cheminer, c’est changer le négatif en positif.

La sexualité est une forme élémentaire d’appel à l’union avec le divin. C’est normal d’avoir peur de soi-même, de craindre de faire le même voyage et de tomber dans les mêmes pièges. Parfois, on peut avoir l’impression que le plus beau et le plus vrai de soi-même s’est éclipsé, mais il est toujours possible de se centrer sur ce qu’il y a de beau et de bon en nous, de laisser passer les nuages noirs qui bloquent la lumière, de larguer les douleurs du passé. En apprenant à accepter sa vie et son passé, on peut en récupérer les bienfaits dans le présent, mais il faut apprendre ou réapprendre à faire confiance à la vie. Mais cela passe par le vécu, pas seulement par un effort de la volonté, mais on peut aussi avoir besoin d’être aidé pour y arriver. Avoir besoin d’aimer et d’être aimé, c’est être interpelé par la vie. L’expérience passionnelle en ce qu’elle a de plus intense est de nature initiatique. Platon disait en substance que si un beau visage peut provoquele désir et éveiller la passion, c’est parce que cette forme rappelle l’image divine présente en notre âme.

Robert Clavet

Mains LibresLe Pois Penché

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.