Martine Audet, entrevue par Ricardo Langlois

Entrevue avec Martine Audet

Entrevue avec Martine Audet. Par Ricardo Langlois

La Métropole : Bonjour Martine, j’ai eu le bonheur de faire ta connaissance en 2017, je venais de découvrir ton recueil Des voix stridentes ou rompues (2013 ). Il y a plein de belles phrases : les oiseaux déchirés à l’appel (p. 27 ). Le jour a la faveur des paysages qui se détournent des fenêtres (p. 36 ). Tu as une forme de langage qui se rapproche d’Anne Hébert ou de Paul Celan. Parle-moi de ton inspiration pour ce recueil.

C’est amusant que ce soit par ce livre que nous ayons fait connaissance, car je tentais, entre appels et déchirures et par un croisement des voix de la présence et des voix de l’absence, de faire passage vers la rencontre.  Comment être dans ce monde, avec l’autre? Qu’est-ce qui nous altère? Sur quoi s’appuyer?  Y a-t-il un chemin?  Un déplacement des possibles?  Il y a toujours des choses qui nous échappent dans l’écriture et des pourquoi / comment qu’on oublie, mais je crois qu’une certaine ferveur à retrouver traverse ce livre et je me souviens de l’avoir travaillé comme on jette une pierre dans l’eau, les poèmes formant des ondes autour qui allaient s’élargissant.

Une entrevue avec Martine Audet à propos de son livre, la société des centenaires.

La Métropole : Tu disais dans une entrevue avec Gérald Gaudet, qu’à l’école secondaire, tu étais plutôt renfermée et que la poésie avait été un choc pour toi. Tu mentionnes que François Charron avait été un catalyseur pour ton écriture, raconte-moi.

Il est vrai que lorsque j’ai entendu une enseignante (merci Françoise Lamonde) lire des poèmes en classe, ça a été un véritable choc. Alors que j’étais enfermée dans un certain mutisme (un silence en moi et pesant sur moi), il m’a semblé tout à coup qu’un langage existait pour moi! Pour différentes raisons cependant (injonctions qu’on intègre, censures personnelles, expérience à vivre…), je n’ai pu commencer à écrire qu’au début de la trentaine, après avoir dégagé certaines choses et demander de l’aide. Je savais mieux ce que je n’étais pas, mais qu’est-ce que j’étais? Quel était ce monde en moi? Et ce monde autour? J’étais apaisée, mais comme devant un mur, une impossibilité d’être. C’est alors que je suis tombée sur de beaux vers de François Charron cités dans une critique d’un journal et qu’a refait surface cette certitude ressentie à l’adolescence, à savoir que la poésie pouvait être mon langage.  Peu à peu, la lecture et l’écriture de poèmes ont transformé la stupeur paralysante dans laquelle je me trouvais en étonnement d’être, en questionnement. Le poème devenait une sorte d’atelier, d’espace de liberté et de possibles, m’offrant des outils pour éclairer ce mur plutôt que de m’y écraser. Mon premier livre, Les Murs clairs, est paru, aux Éditions du Noroît, en 1996, j’avais 35 ans.

Martine Audet, une femme aux cheveux courts, portant des lunettes, donnant une entrevue.

La Métropole : Anne Hébert a été une grande influence pour toi. Cette résistance intérieure, cette poésie lumineuse a-t-elle jouée un rôle pour toi? J’ai eu la chance d’avoir Jean-Paul Daoust comme professeur de poésie au Cégep, le dandy crépusculaire. Il y a les blessures, notre rapport au monde à la poésie. Pour toi, comment cela se passe?

Quelle chance de l’avoir eu comme professeur de poésie!  Pour ma part, je n’ai pas fait d’études, mais la lecture de l’œuvre de Jean-Paul Daoust montre bien que l’enjeu du poème est notre rapport au monde, que c’est toujours quelque part soi et le monde, comme disait Jacques Dupin. J’ai commencé à écrire pour essayer de comprendre. Je travaille avec ce qui échappe, ce qui manque ou se tait, avec ce qui insiste aussi, avec ce qui m’a construit ou brisée, donc avec mes limites ou difficultés afin de les rendre moins étroites, afin de s’en servir plutôt que d’être asservie par elles.  Je pense à cette phrase de Paul Celan : le poème nous tient, nous maintient.

J’écris aussi avec une certaine plénitude : la poésie est une forme de contemplation, une sorte d’abandon qui ouvre sur ce qui est en nous, ce qu’est l’autre, le monde, l’inconnu…Mélange d’émotions, de réflexions, d’intuitions, de mémoire, d’audaces, d’apprentissages… c’est clairement une attention, une parole qui écoute et un objet de beauté.

Un gros plan d'un cercle avec des lignes noires présenté dans l'entrevue de Martine Audet.

La Métropole : Ton dernier recueil Des formes utiles paru au début de 2023, est un magnifique travail d’écriture. Je choisis cet extrait :

Une voix

ou encore quelques mots

résonnant comme des fins,

un lieu secret de prières, de défaites.  (p. 60 )

Peux-tu me parler de la genèse de ce recueil?

Il arrive que l’on se retrouve en morceaux, tout cassé en soi. On essaie de faire bonne figure, mais on tourne en rond ou on se fige. Je ne savais plus comment reprendre les mots, comment y croire encore. N’y avait-il que des illusions? M’étais-je trompée? Quoi était vrai alors?

Pour maintenir un mouvement en moi, j’ai commencé à faire de petits dessins spontanés, puis des cercles sur papier. Ensuite je me suis tournée vers l’intérieur de ces cercles en crayonnant, frottant le papier. Était-ce des cercles de cendres en lien avec la roue des cendres/ grand miroir à compter de mon livre précédent, La Société des cendres? J’ai plutôt choisi d’y voir, un peu comme dans le halo de lumière d’un microscope, la vie qui reprend, des morceaux qui bougent, un alphabet qui se reforme, une résistance à l’enfermement et à l’immobilité du cercle et aussi un œil, un regard sur cela.

Les premiers poèmes, entre nécessité et ses possibles, sont venus ainsi avec leurs questions : Que faire?  Que dire? Ai-je des gestes vrais? Est venu aussi celui qui se termine par ce vers : Des formes utiles rejouent sans cesse. Le titre était là, le sillon se creusait.  Les formes sont ce qui nous permet de saisir les choses du monde (on donne ou prend forme, le poème n’est jamais loin), elles sont aussi l’apparence de ce qui est perçu. De plus, ce mot peut ouvrir sur l’informe qui appelle la mort, les spectres, les mémoires parfois, ou sur la transformation.

Annie Lebrun a écrit que si la poésie a un rôle c’est celui de nous aider à voir ce que l’on ne sait pas voir. Tout au long de l’écriture, je me suis demandé pourquoi on ne sait pas voir.  Qu’est-ce qui est empêchement dans ce qui nous a formé? Qu’est-ce qui a été déformé ou nous donne une image déformante? Alors, Cœur/en, ses cordages, je suis entrée dans la ronde de la danse regardant et questionnant l’enfance, l’identité, la bonté, le rêve ou l’effroi.

La Métropole : La société des cendres a été mon livre de poésie préféré de 2019. Il était dans le Top 10 de Lametropole.com. De plus, tu as reçu le Prix du Gouverneur général et celui du Festival international de poésie de Trois-Rivières. C’est un livre important pour toi, je pense à ses mots : Faut-il une main sur le cœur (p. 44 ),  Ma patience à ne pas mourir (p. 53 ) ou J’avale la lumière à mourir (p. 97 ). Est-ce une prise de parole sur la mort?

Merci pour ton intérêt pour ce livre qui est une sorte de méditation tendue entre envie de disparaître et résistance à la disparition.  Une prise de parole sur la mort? Je ne sais pas, mais certainement un apprentissage du comment vivre devant, avec.  Le travail souterrain, le « penser sans y penser » pour La Société des cendres, s’est fait sur plusieurs années, années durant lesquelles j’ai écrit et publié autre chose.

À un moment de ma vie, où deuils et pertes s’étaient accumulés, est venue la nécessité de tenter de saisir cela par le poème. Différents éléments, accumulés au fil des ans, se sont alors mis en place. Je pense, entre autres, à la photo de couverture, à un rêve où, sur un mur, je lisais : « que fais-tu de ta douleur? », à une opération cardiaque ou encore à ce vers du 2e tome de Les Grands cimetières (l’Hexagone, 2010) qui me semblait appeler autre chose : «Je vis à présent dans la chambre des cendres».  

ll ne s’agissait pas de s’épancher ou de « faire son deuil », mais simplement à ne pas être avalée par la stupeur et le chagrin. Il s’agissait de regarder, retourner les pierres, faire des liens par les mots, les images, être vulnérable certes, mais lucide. C’est un livre qui témoigne des fragilités, déchirures, douleurs, et questionne ce que l’on peut recueillir ou disperser de tout cela. Il m’a permis, je crois, dans la conscience de nos finitudes et paradoxes, de penser autrement les manques, qui font partie de nous, tout en maintenant l’être qui espère.

Mains LibresLas Olas

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com