Entrevue avec Mélanie Noël 

Entrevue avec Mélanie Noël . Par Ricardo Langlois La Métropole : Tu as été journaliste à La Tribune de 2005 à 2022, parle-moi de ton expérience, pourquoi as-tu quitté? Je suis arrivée au journalisme un peu par hasard. Ou plutôt par un concours de circonstances. Depuis le début de l’adolescence, j’écris. Toujours en cachette. Je savais une chose : je voulais écrire. Devais écrire. Mon plan A était l’écriture créative. Mais je ne connaissais personne qui écrivait et j’ai plutôt choisi de suivre les traces de mon père et me suis inscrite en administration à l’université. Mon père me répétait qu’avec un diplôme en administration, je pourrais tout faire. Il avait raison, mais je ne pense pas qu’il aurait pu prévoir la suite des choses. En 2004, après que j’eus quitté mon poste de directrice chez Deloitte pour aller travailler avec Stéphane Laporte, j’ai envoyé des propositions de chroniques d’humeur à La Tribune, qui a accepté de les publier, une fois par semaine, pendant quelques mois. C’était la première fois que mes écrits sortaient de mes tiroirs et étaient exposés à des lecteurs. J’avais 27 ans.
Mélanie Noël Mélanie Noël
Mélanie Noël

Entrevue avec Mélanie Noël . Par Ricardo Langlois

La Métropole : Tu as été journaliste à La Tribune de 2005 à 2022, parle-moi de ton expérience, pourquoi as-tu quitté?

Je suis arrivée au journalisme un peu par hasard. Ou plutôt par un concours de circonstances. Depuis le début de l’adolescence, j’écris. Toujours en cachette. Je savais une chose : je voulais écrire. Devais écrire. Mon plan A était l’écriture créative. Mais je ne connaissais personne qui écrivait et j’ai plutôt choisi de suivre les traces de mon père et me suis inscrite en administration à l’université. Mon père me répétait qu’avec un diplôme en administration, je pourrais tout faire. Il avait raison, mais je ne pense pas qu’il aurait pu prévoir la suite des choses. En 2004, après que j’eus quitté mon poste de directrice chez Deloitte pour aller travailler avec Stéphane Laporte, j’ai envoyé des propositions de chroniques d’humeur à La Tribune, qui a accepté de les publier, une fois par semaine, pendant quelques mois. C’était la première fois que mes écrits sortaient de mes tiroirs et étaient exposés à des lecteurs. J’avais 27 ans. 

En janvier 2005, La Tribune m’a offert un poste de journaliste aux arts et à la culture pour Tribu, un hebdomadaire lancé pour concurrencer Voir Estrie. Je ne pouvais pas refuser l’opportunité de gagner ma vie en écrivant, en consommant de la culture et en allant à la rencontre des gens. Je me suis dit que j’allais travailler deux ans à La Tribune, prendre de l’expérience, pour faire autre chose dans le domaine de l’écriture. Écrire pour la télé, le cinéma, des chanteurs peut-être? Finalement, l’amour pour le journalisme a grandi en moi. J’ai couvert à peu près tous les domaines. Les arts, oui, mais après l’actualité, les affaires, le milieu communautaire, la santé, l’enseignement, les faits divers et juridiques, parfois. J’ai beaucoup aimé faire des enquêtes journalistiques et je me servais toujours d’histoires humaines pour parler d’enjeux sociaux.

Après avoir eu mes enfants, j’ai toujours travaillé à temps partiel au journal, soit entre 21 et 28 h par semaine, pour me laisser le temps d’écrire. De la poésie et des paroles de chansons surtout. C’est par la chanson que je suis entrée sur la scène artistique publique. En 2009,  j’ai été sélectionnée pour participer au volet parolière du Festival en chanson de Petite-Vallée. Edgar Bori était un de mes mentors et il a été le premier à chanter mes mots. La chanson m’a menée à Richard Séguin, qui m’a invitée à écrire de la poésie pour une exposition qui est devenue Les futurs disparus. Celle-ci a été présentée dans de nombreuses salles d’exposition. Du Musée des beaux-arts de Sherbrooke au Centre national d’exposition de Jonquière en passant par la Maison de la littérature de Québec.

Ma carrière artistique allait passablement bien, mais j’avais peu de temps, avec le journalisme et ma famille de quatre enfants pour y mettre l’énergie que je souhaitais y consacrer. En 2021, j’ai pris une année sabbatique pour me dédier à l’écriture créative. Le vide laissé par le journalisme a été rempli par de nombreux beaux projets. Notamment la création, avec ma complice Pascale Rousseau, d’un projet rassemblant 40 artistes, soit 20 écrivain.es et 20 artistes visuels, autour du thème de la pandémie. En est née une exposition, Téléphonexquis, qui a été présentée à la Galerie d’art Antoine-Sirois de l’Université de Sherbrooke et dans différents sites publics extérieurs dans la ville de Sherbrooke.

Je suis retournée une année à La Tribune avant de décider de quitter pour de bon pour laisser plus de place à la création. J’écris encore des textes à la pige pour diverses organisations. Finalement, mon histoire à La Tribune a duré 18 ans, plutôt que les 2 ans prévus.

La Métropole : En 2023, Debout dans vos absences a été un immense coup de cœur pour moi, j’ai pensé a Dominique Fortier Quand viendra l’aube, l’opposition entre le tragique et la joie, entre l’exaltation et la résignation.

C’est le plus beau compliment que vous pouviez me faire. Quand j’ai terminé de lire Quand viendra l’aube, j’ai écrit à Dominique Fortier pour lui dire qu’elle était officiellement mon autrice vivante préférée. Je ne la connaissais pas, mais j’avais lu plusieurs de ses livres et je devais lui avouer toute mon admiration pour son écriture. Je n’oserais pas comparer nos styles d’écriture, mais je me suis beaucoup reconnue dans les thèmes abordés dans Quand viendra l’aube. Comme dans Debout dans vos absences, qui était déjà écrit je précise, il est aussi question d’absences qu’on choisit ou non d’habiter, de disparitions intimes et de ce qu’on fait pour y survivre. Dans les deux livres, l’eau est un personnage, des mots de Leonard Cohen sont évoqués, une femme marche dans l’hiver avec son chien. Ce n’est pas un hasard si je la cite dans mon roman. Sa phrase « Plus que des maisons de pierre et de bois, nous habitons d’abord des cabanes de mots, tremblantes et pleines de jours » est une de mes phrases préférées.  

J’aime aussi cette phrase tirée de Quand viendra l’aube : «Mon père aimait la poésie, mais dans la poésie surtout ce qui nous met en garde que la vie est brève et la mort longue.» Je n’ai pas perdu de sœur, mais je partage avec Dominique Fortier la sensation d’être hantée par la mort. Une hantise, oui, mais pas de celles qui clouent au lit. Celle-là qui nous pousse à embrasser la lumière, les enfants, les idées et les projets qui en découleront. Écrire par exemple. 

À la page 68, elle écrit cette citation : On m’a vu ce que vous êtes. Vous serez ce que je suis. Dans Debout dans vos absences, j’écris : Je me souviens de cette murale lugubre aperçue lors d’un voyage en Italie avec Maxime. Une tapisserie d’ossements de moines dans le sous-sol de Rome. Sous la petite taille de leur squelette aligné, les touristes pouvaient lire : « Nous avons été ce que vous êtes. Vous serez ce que nous sommes.»  Les deux citations disent la même chose et nous rappellent notre finitude humaine.

La Métropole : Toujours dans Debout dans vos absences, tu cites des noms d’auteurs : Romain Gary, Boris Cyrulnik, Charles Bukowski, ce sont des chocs littéraires, des influences pour toi?

Romain Gary est possiblement mon écrivain mort préféré. Je crois avoir tout lu de tous ses «lui», soit Romain Gary et Émile Ajar. Alors, oui, il a assurément eu une influence sur moi. J’aime beaucoup son humour. Juste le fait d’avoir réinventé son identité à plusieurs reprises jusqu’à gagner deux fois le Goncourt! Il donne aussi différentes versions de ses origines, joue beaucoup avec la vérité. Tout tourne autour de l’identité, mais il le fait avec intelligence et lumière. 

À ceux qui aiment déjà Gary, je suggère de lire Tombeau de Romain Gary de Nancy Huston. À ceux qui ne l’ont jamais lu, je suggère de lire La promesse de l’aube. C’est sa vie, à quelques mensonges près. Et sa vie mérite tous les livres qu’elle a inspirés. Je peux aussi faire un lien avec Debout dans vos absences, car dans La promesse de l’aube, on comprend que, toute son existence, Romain Gary la consacre à réaliser les rêves que sa mère avait rêvés pour lui. C’est beau, poétique, touchant et triste à la fois. 

Un lien (très petit) peut être fait avec mon livre, qui est aussi mon histoire à quelques mensonges près. Et qui parle d’une jeune fille qui passe les 27 premières années de sa vie à tenter de réaliser les rêves de son père, les rêves qu’elle pensait qu’il avait pour elle, pour attirer son attention, le rendre fier, être digne de son amour. Les rêves de mon père étaient juste moins démesurés que ceux de la mère de Romain.

J’aime aussi beaucoup Boris Cyrulnik, dont j’ai lu quelques livres. Son parcours et sa pensée sont très inspirants et portent à réflexion. Il y a plein de perles dans son écriture, comme la phrase que j’ai citée : « La vie est un champ de bataille où naissent les héros qui meurent pour que l’on vive ». 

Pour ce qui est de Charles Bukowski, je trouvais drôle d’insérer dans mon premier roman sa citation « La poésie en dit long et c’est vite fait. La prose ne va pas très loin et prend du temps.»  Sinon, je n’ai lu qu’un de ses livres, soit Contes de la folie ordinaire. Et comme j’écris dans Debout dans vos absences, j’aime son écriture sans enjolivement. Je le mettrais dans la catégorie des chocs littéraires, car l’écriture fait davantage ressortir la douceur et la lumière en moi.

J’aime sa façon d’écrire le monde cru, les morts inutiles, la vulgarité de certains échanges humains. Extrait de Debout dans vos absences concernant le livre de Bukowski: « Il y avait des personnages qui habitaient des hôtels crasseux desquels les hommes plongeaient comme la pluie sur les trottoirs. Des passants qui pensaient appeler les éboueurs plutôt que les ambulanciers pour libérer la voie publique. Des personnages qui baisaient dans des draps sales. Ou sinon, qui observaient les canards voler pour oublier. La laideur du monde est parfois aussi réconfortante que la beauté d’un chaton blanc aux poils longs.»

La Métropole : Dans Debout dans vos absences, tu es partagé entre trois hommes. Ils sont souvent absents. Tu leur écris en poèmes a chaque soir, c’est très beau ce que tu écris à la page 157 : «Alors j’ai coupé mes racines trop sensibles. Celles qui doutaient en poussant sous nos terres. Pour survivre. Jusqu’à ces lignes qu’ils ne liront jamais. Je leur écris aussi à travers toi.» 

Il est question de trois hommes à la fois présents et absents chacun à leur manière. Je dirais même quatre hommes si on calcule le père qui est à l’origine de toute l’histoire. Des hommes dont l’amour a forgé le monde intérieur de la narratrice. En fait, tout le livre est écrit à un seul d’entre eux, le mystérieux M-A. Le seul homme qui l’a réellement vue et qu’elle a choisi de ne pas garder proche d’elle, de ne pas aimer au quotidien. Sans être capable de se passer de lui à distance.

Je trouve que le début du livre présente bien la situation des trois hommes que tu décris : «Je suis là et heureuse dans un monde où l’on se bat pour s’en souvenir. J’ai Maxime, mon mari, que j’aime. Il me fait souffrir au quotidien pour être certain que je reste en vie, m’abandonne à petit feu pour me préparer à sa mort, me trahit parfois pour me rendre plus forte, m’ignore pour que je me dépasse et qu’il puisse enfin m’apercevoir. Il dort à quelques mètres de la pièce d’où je t’écris. Il y a l’Autre. Qui ne mérite pas son nom de baptême dans mon histoire. Et il y a toi. À quoi penses-tu en ce moment? »  La narratrice écrit à M-A parce qu’il est le seul, croit-elle, à prendre le temps de lui donner assez d’importance pour la lire.

La Métropole :  Parle-moi de Piéger l’éternité  (Les Écrits des Forges 2023), des clins d’œil poétiques, des petites histoires un peu comme Jacques Prévert. Pourquoi avoir choisi  une sorte d’archéologie du présent  pour reprendre l’expression de l’ami Gérald Gaudet ?

Dans mon roman, j’ai écrit sur les absences. Ou sur ce que ça fait de se sentir invisible aux yeux de gens qu’on aime. Le message que je souhaitais qui ressorte de ce recueil, c’est que je vous vois, vous qui faites partie de mon entourage ou vous que je croise, ici et là, au hasard de mon existence. Je souhaitais vous confirmer que vous n’êtes pas invisibles. Que je vous regarde, que je vous observe, que j’essaie de vous comprendre. Que par défaut, j’ai un intérêt sincère pour vous. 

Dans Debout dans vos absences, j’évoque aussi qu’écrire est pour moi une façon d’aimer. Ce n’est pas juste ça, mais c’est souvent ça et c’est particulièrement vrai dans ce recueil construit d’avis de décès, de naissances, d’unions, de ruptures. L’objectif était de souligner nos paradoxes ou nos concordances,  la fragilité et, parfois, la cruauté de nos existences.

Tous les gens qui ont inspiré les avis ont réellement existé. J’ai eu la chance de les rencontrer et de les aimer. Des fois pendant longtemps. Des fois je les ai rencontrés à une seule occasion, souvent à titre de journaliste, et cela a été suffisant. Les disparus sont prénommés pour qu’on se souvienne d’eux. Les vivants sont anonymes pour qu’on se reconnaisse en eux.

J’ai commencé à écrire des avis de décès. Parce que la mort est un de mes thèmes récurrents et que j’avais remarqué que plusieurs meurent comme ils ont vécu. Se sont ajoutés des avis de naissances, d’unions et de ruptures puisque dans la vie, avant la mort, il y a la naissance et l’amour, avec ses débuts et ses fins.  Aussi à une autre époque, en plus des avis de décès, étaient publiés dans les  journaux des avis de naissance et de mariage. Pour les ruptures, je ne crois pas, car les gens se séparaient moins ou en étaient moins fiers, mais étant donné que ça fait partie de la vie, j’en ai composés.

La Métropole : Tu as écrit des chansons pour Fred Pellerin, Patrice Michaud et Richard Séguin. Raconte-moi comment tu les as rencontrés ?

Tout a commencé avec Edgar Bori, tel que mentionné dans ma première réponse. Puis en revenant du Festival en chanson de Petite-Vallée, j’ai recroisé mon ami d’enfance, Antoine Chevrette, qui est un excellent musicien. On a décidé de composer des chansons ensemble et de les proposer à des chanteurs ou chanteuses du Québec. Une amie journaliste aux arts et spectacles, Laura Martin, a accepté d’en faire parvenir quelques-unes à Fred Pellerin, dont elle avait obtenu le courriel après une entrevue. Il a eu un coup de cœur pour Les couleurs de ton départ.  J’avais écrit les paroles avec le contexte amoureux en tête. Son fils venait de naître et Fred a plutôt interpréter les paroles dans un contexte d’amour parental. Pour ce qui est de Richard Séguin, je l’avais rencontré à quelques reprises à titre de journaliste quand je lui ai envoyé des paroles de chanson.

l m’avait expliqué qu’il travaillait avec Marc Chabot depuis longtemps pour ses albums, mais qu’il aimait tellement le texte de Petites maisons au cœur grand, qui parlait d’un village déserté, qu’il avait envie de le mettre en musique et de lui trouver un interprète. C’est Mathieu Langevin, devenu Matt Lang, qui l’a chanté sur son album francophone. C’est après cette première collaboration que Richard Séguin m’a invitée à écrire de la poésie inspirée des photos de René Bolduc, une initiative qui a donné naissance à l’exposition Les futurs disparus. Patrice Michaud a visité l’exposition et m’a contactée sur les réseaux sociaux pour qu’on collabore. Présentement je travaille sur le deuxième album de Fannie Gaudette, qui a sorti L’invention humaine en 2022.Je serai la parolière de la majorité des titres de ce projet qui sera lancé à l’automne.

Le Pois PenchéMains Libres

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com